Transcription
Je veux raconter une histoire, et certaines parties vous sembleront familières parce que c'est une vieille histoire, mais je suis sûr que certaines parties vous surprendront.
C’est l’histoire du Canada.
Je veux parler de ce que nous avons fait et construit ici ensemble, et ce qui m'importe le plus, c'est la manière dont nous l'avons fait, car le « comment » est la clé de l'avenir. C'est la clé de l'histoire que nos enfants raconteront à leurs enfants, et je vais plaider en faveur d'une forme d'optimisme obstiné, persistant et pragmatique.
Je vais vous dire que le cynisme et la négativité à l'égard du Canada ne sont pas seulement faux dans les faits et ne sont pas seulement une indulgence. Si nous laissons ces comportements devenir toxiques, ils constituent une menace pour notre avenir, c'est pourquoi je veux commencer à me faire vacciner contre eux dès maintenant.
Raconter une histoire sous cette forme n’est pas une chose facile pour moi. J’ai passé quatre décennies dans une profession – la fonction publique – où l’on est formé à s’éloigner immédiatement des caméras et à laisser les politiciens parler. On gagne la confiance en étant franc et direct derrière des portes closes et très discret en public. Je me souviens d’avoir marché sur la colline du Parlement, comme je l’ai fait des dizaines de fois au fil des ans, ou d’avoir assisté à un événement, et d’avoir attiré le regard d’un photographe de presse qui, en quelques microsecondes, m’a écarté comme si je n’en valais pas la peine. J’ai été recadré sur les bords de nombreuses photos, alors je me bats contre des décennies d’habitudes et de formation pour m’avancer dans ce cercle. Mais je pense que c’est une histoire qui vaut la peine d’être racontée.
Alors pourquoi maintenant ? Eh bien, les Canadiens semblent être d'humeur maussade et grincheuse ces jours-ci, et les sondages montrent que nous ne sommes pas seulement pessimistes, mais que nous avons perdu beaucoup de confiance dans notre capacité à résoudre les problèmes et dans notre démocratie. Il est compréhensible que la plupart du temps, nous soyons plongés dans les défis du moment, les problèmes à résoudre et les lacunes que nous rencontrons. Et ce n'est pas une mauvaise chose ; il vaut mieux être agité et s'efforcer de faire mieux. Nous, Canadiens, ne devrions pas être complaisants ou auto-congratulateurs, nous reposer sur des légendes et des mythes, ou appeler à un retour à un passé imaginaire. Je pourrais remplir une demi-douzaine de ces conférences avec les défis auxquels nous sommes confrontés et les grands défis à venir. La liste peut être décourageante, et il y a beaucoup à dire, et nous avons de grandes décisions et de grands choix à prendre. Mais je suis arrivée à la conclusion il y a longtemps que ce qui compte, c'est la façon dont nous relevons ces défis, dont nous parlons, dont nous apprenons, dont nous décidons et dont nous faisons en sorte que nos décisions tiennent. Et je suis fermement convaincue que nos succès passés, notre façon de résoudre les problèmes ensemble, devraient nous donner confiance, résilience et énergie pour affronter l'avenir, quelle que soit la voie que nous choisissons de prendre.
Alors, que veut dire la négativité toxique? La rétroaction est une bonne chose, et une grande partie de ce que vous entendez et lisez chaque jour provient de boucles de rétroaction intentionnelles. Ici, au Canada, nous disposons d'une infrastructure vaste et approfondie qui nous informe des erreurs, des lacunes, des façons dont nous n'avons pas atteint nos aspirations et notre rhétorique, des façons dont les choses auraient pu et auraient dû être faites différemment. De nouvelles rétroactions nous parviennent en permanence, issues d'audits, d'évaluations, d'études universitaires, de rapports, de procès, de commissions d'enquête et de dizaines d'organismes de surveillance institutionnels. Elles assurent la liberté de la presse et la démocratie politique grâce à la chaîne d'approvisionnement. Je ne veux donc pas être mal compris ici. Cette rétroaction intentionnelle est une chose positive pour notre démocratie. Détecter les erreurs est la première étape pour les corriger. Les analyses après action sont la première étape pour apprendre et éviter qu'elles ne se reproduisent. Il vaut mieux savoir que quelque chose mérite d'être examiné que non, et il vaut mieux que le Canada aspire à un apprentissage et une amélioration continus. Il vaut mieux pour nous être agités que complaisants. Mais mon expérience montre que, pour un certain nombre de raisons, ce flux de rétroaction peut être un miroir déformé.
La manière dont nous recueillons ces informations filtre de plus en plus les éléments qui fonctionnent. Les histoires que nous entendons ignorent souvent les bases, elles font paraître les choses plus grandes et plus dramatiques qu’elles ne le sont et se concentrent sur les cas aberrants. La manière dont nous parlons de ces commentaires alimente souvent de fausses généralisations et peut alimenter le biais de confirmation, où l’on entend ce que l’on veut entendre et où l’on voit ce que l’on veut voir. La manière dont nous les utilisons peut alimenter les accusations et les jeux de reproches et fournir des munitions à ceux qui voudraient diviser au lieu de rechercher une compréhension commune et un terrain d’entente.
Si nous ne faisons que transformer tous ces commentaires intentionnels en un tweet intelligent, une vidéo de collecte de fonds, une citation, un mème ou une manière de critiquer, de blâmer et de nuire à l'autre camp d'un débat, alors avec le temps, nous allons tous perdre la perspective de la situation réelle. Et pire encore, nous pourrions perdre une partie de notre capacité à avancer.
Pourquoi?
Eh bien, mon plus gros problème avec ce flot incessant de négativité, c'est qu'il sape la confiance et la confiance sous-jacente que nous pouvons résoudre les problèmes, faire avancer les choses et façonner notre avenir. Il peut nous rendre passifs, blasés et défaitistes. Nous pouvons nous sentir dépassés, et il est déjà assez difficile de maintenir l'engagement, l'énergie et l'espoir inébranlable quant à l'avenir qui rendent possible un changement positif.
Cette capacité, comme l'a dit Nelson Mandela, de se relever quand nous tombons, je maintiens que ce sont des forces corrosives qui, si nous les laissons prendre le dessus, condamnent les générations futures de Canadiens à la stagnation. Aujourd'hui, lorsque nous vivons uniquement dans le présent, il est si facile d'oublier les chapitres passés de courage, de leadership et de travail acharné qui nous ont amenés ici et qui ont façonné ce que nous sommes. Si nous ne prenons pas de recul, si nous ne regardons pas autour de nous et si nous ne voyons pas comment les autres pays et sociétés se sont comportés, nous pouvons être trop durs envers nous-mêmes et beaucoup trop durs les uns envers les autres.
J’ai passé quatre décennies dans une profession axée sur les politiques publiques et la politique, et beaucoup de choses ont changé, mais une chose est restée constante : un arrière-plan de dystopie et de fin du monde. Les historiens qui épluchent les archives laissées par les experts, les tribunes libres, les publications de livres et les titres de conférences penseraient que le Canada a passé les 40 dernières années au bord de l’éclatement, rongé par la division et le séparatisme.
On pourrait croire que nous sommes en train de sombrer dans un abîme : stagnation, dette écrasante, inflation galopante, fuite des cerveaux, productivité en baisse, crise ici, crise là. Et c'est encore le cas aujourd'hui.
Regardez-nous vraiment et écoutez l’histoire du Canada.
Malgré toutes les turbulences et les vents contraires de 2024 – et ils sont réels –, nous sommes toujours près du sommet du classement mondial pour la plupart des indicateurs économiques, sociaux, de santé et environnementaux. Il y a très peu de pays avec lesquels nous pourrions échanger nos paniers et nos listes de choses à faire et nous en sortirions mieux. Ce qui est plus impressionnant, c’est que nous sommes presque en tête du peloton dans de nombreux indicateurs de la façon dont notre croissance et notre prospérité sont partagées. Deux d’entre eux ressortent : nous sommes numéro un mondial en matière de participation à l’éducation postsecondaire et nous avons plus de mobilité intergénérationnelle que tout autre pays du G7. Voici maintenant un autre indicateur simple : le Canada est de loin le meilleur endroit au monde pour naître fille. Cette fille a une espérance de vie cette année de 84 ans, 92% de chances de vivre jusqu’à 65 ans et cette vie offre des voies vers l’éducation, des postes d’influence et de pouvoir que tant d’autres sociétés lui barreraient.
Or, rien de tout cela n’est le fruit du hasard ou de la chance. C’est nous qui avons réussi. Oui, il y a une part de chance dans le fait d’être le Canada. Nous avons la chance d’avoir une géographie magnifique, une abondance de ressources, de l’eau douce, le plus long littoral au monde et une importance mondiale en tant que producteur d’énergie, de minéraux et de produits agricoles. Mais c’est aussi le cas d’autres pays, et bon nombre d’entre eux sont accablés par les conflits, la corruption et des inégalités écrasantes.
L'histoire du Canada n'est pas une question de chance; elle est une question de ce que nous choisissons de faire ensemble, génération après génération, avec nos ressources. L'histoire du Canada, c'est d'accomplir beaucoup de choses ensemble tout en étant ouvert à l'un des plus grands bassins de nouveaux arrivants au monde, qui, génération après génération, apportent leur contribution.
À l’heure actuelle, le Canada est l’une des quatre destinations les plus prisées des étudiants. C’est une destination de choix pour les travailleurs qualifiés et, à tout moment, nous recevons plus de deux millions de demandes d’admission à notre service d’immigration et de citoyenneté. Pourquoi ? Ce n’est pas seulement une question d’économie. L’une des raisons pour lesquelles de nombreuses personnes souhaitent venir au Canada est que nos villes, comme celle-ci, figurent régulièrement parmi les premières au classement mondial en matière de sécurité, d’habitabilité et de qualité de vie. Une autre raison est qu’elles savent qu’elles ont de bonnes chances d’être accueillies au Canada, acceptées et qu’elles auront la possibilité d’ajouter leur histoire personnelle et familiale à nos communautés, à notre société et à notre culture.
Cette diversité de sources a donné naissance à une diversité de langues et de cultures rarement trouvée sur cette planète, et l’histoire du Canada est celle d’un cercle d’inclusion qui s’élargit lentement. Les générations passées ont lutté avec acharnement et obtenu des gains pour les francophones, les femmes, les nouveaux arrivants, les personnes d’identités sexuelles diverses et les personnes handicapées.
Ce travail se poursuit. Il est inachevé et il pourrait être difficile, et il n’y a pas de place pour la complaisance. Mais je pense que, tandis que nous avançons et aspirons à nous améliorer, nous devrions nous arrêter un instant et regarder les traces dans la neige, puis nous réjouir et nous ressourcer face au chemin parcouru. Oui, pendant trop longtemps, l’histoire du Canada a laissé de côté des personnes qui étaient cachées à la vue de tous – nos peuples autochtones – et malgré tous les noms de lieux sur notre carte, c’est une histoire entachée de racisme et de marginalisation. Mais les choses commencent à changer, pas assez vite, mais de manière constante et sûre. Nous suivons ce chemin. Le Canada a été un terrain fertile pour les gens qui voulaient nous diviser.
Cela fait des décennies que personne n'a bâti une carrière politique réussie ici en critiquant les immigrants et en dénonçant le racisme et l'intolérance. Aujourd'hui, les Canadiens savent que cela fait partie de leur histoire. Nous aimons la mettre en avant le jour de la fête du Canada et nous savons d'une certaine manière que la diversité est une part importante de notre identité. Mais d'après mon expérience, les Canadiens connaissent beaucoup moins un autre aspect de leur propre histoire, et il semble que celui-ci soit passé sous silence. Il s'agit de l'histoire des riches ressources que nous avons constituées nous-mêmes. Ces ressources sont la façon dont nous vivons ensemble. C'est notre combinaison de démocratie, de fédéralisme et de pluralisme. Ses fondements : nous avons bâti la primauté du droit, une justice indépendante, une presse libre et un secteur public fort. Ce sont là les aspects vraiment particuliers de l'histoire du Canada.
Imaginez-vous en train de jouer avec Google Earth. Revenez en arrière, très en arrière. Les 8 milliards d'êtres humains de cette planète bleue sont organisés en plus de 200 États, et certaines personnes vivent sans État ou dans un État qui est clairement dirigé au profit de quelqu'un d'autre. Des dizaines de millions de personnes sont déplacées. Sur ces 200 États, seuls 80 environ peuvent être considérés comme des démocraties, et la plupart d'entre eux n'ont pas vraiment atteint leur plein potentiel – ce sont des sortes de gouvernements autocratiques qui organisent des élections. Mais le Canada est une démocratie à part entière.
Dans le classement annuel de Freedom House, le Canada obtient une note de 98 sur 100. Moins de 30 de ces 200 pays sont des fédérations, et ce n'est pas rien d'être une fédération prospère depuis 157 ans, car le fédéralisme n'est pas une petite idée, c'est une grande idée. Le fédéralisme est un moyen pour les gens de vivre ensemble en paix, de partager l'espace politique, de partager les risques, de partager les avantages, d'accroître son impact sur le monde malgré les différences de langue, de religion, de race, d'ethnie, et il contribue à équilibrer la géographie.
Depuis plus d’un siècle, le fédéralisme canadien n’a jamais stagné. Nous avons ajouté des provinces, délégué des pouvoirs aux gouvernements territoriaux, observé une évolution constante dans nos villes et nos régions, dans notre façon d’organiser des services comme l’éducation, la santé et les transports, et nous avons ajouté tardivement les gouvernements autochtones et leurs organismes à l’équation. Nous avons mené de nombreuses expériences sur la façon dont nous vivons ensemble, et nous continuerons. Nous réglons nos problèmes sans uniformité descendante, donc comme la démocratie, le fédéralisme peut parfois sembler bruyant et désordonné, et le bruit et les désaccords sont parfois perçus comme des dysfonctionnements. C’est un terrain fertile pour les prophètes de malheur.
Au Canada, le discours est souvent dominé par ceux qui sont mécontents de quelque chose, mais je vois ce bruit comme une preuve de vie. Cela demande du travail et des efforts, mais notre fédéralisme permet la diversification et l'expérimentation. Bon nombre de nos réalisations ont été testées et éprouvées dans une partie du pays, puis copiées dans d'autres ou transposées à l'échelle nationale. Dans d'autres cas, nous sommes très à l'aise au Canada avec nos provinces et nos villes qui choisissent des voies très différentes. Nous avons traversé des périodes beaucoup plus turbulentes que tout ce que nous connaissons aujourd'hui, et nous avons trouvé une solution parce qu'au Canada, nous avons beaucoup appris sur le dialogue, le compromis et l'accommodement.
Nos valeurs sont le fruit de décennies de travail acharné, d’une gouvernance intelligente et de compromis opportuns. Le leadership politique à des moments cruciaux. Lorsque j’étais au gouvernement, partout où j’ai travaillé au fil des ans, j’ai reçu un flux constant de visiteurs d’autres pays. Ils venaient découvrir ce que nous faisions ici et voir si cela pouvait s’appliquer à leurs défis. Ce qui les fascinait, ce n’étaient pas les institutions ou les mécanismes, mais les valeurs sous-jacentes de solidarité, d’équilibre et d’acceptation des différences.
C'est ce secteur qui a toujours été le plus difficile à transplanter, surtout après un conflit. De nombreux visiteurs sont venus découvrir notre secteur public, où travaille un Canadien sur cinq, parce que nous y excellons à tous les niveaux. Bien sûr, si vous cherchez bien, vous trouverez des exemples d'excellence dans d'autres pays : la Nouvelle-Zélande, les pays nordiques, l'Estonie, Singapour. Vous remarquez cette tendance ? Ce sont de petits pays, et je sais que l'histoire du Canada comprend au moins un chapitre sur un secteur public solide, professionnel et non partisan qui travaille efficacement avec les gouvernements que nous élisons et avec les secteurs privé et sans but lucratif.
Il s’agit d’un cercle vertueux : un secteur privé dynamique crée des emplois, des revenus et des recettes qui financent les services, soutient la philanthropie et fournit une grande partie de l’innovation, des services et de la technologie.
Mais il n'y aurait pas de secteur privé dynamique ici sans un secteur public fort, car il ne s'agit pas d'un jeu à somme nulle. Les deux peuvent gagner; le Canada peut gagner.
Nous avons pris cette partie de l’histoire pour acquis, mais c’est un acte de volonté et le résultat d’un travail acharné et soutenu, et il faudra une attention soutenue, peut-être un certain investissement, pour maintenir cette partie de notre histoire dans les années à venir.
Mon propos aujourd’hui est donc de savoir comment nous allons débattre et prendre des décisions. Ce qui compte, c’est comment nous allons préserver et transmettre les ressources que nous avons créées – la démocratie, la liberté, l’État de droit, le fédéralisme, le pluralisme, un secteur public fort. Nous disposons de ces ressources et nous avons encore les outils pour tirer les leçons de notre histoire et de nos erreurs et continuer à travailler dur pour améliorer les choses. Nous avons des valeurs de solidarité et d’inclusion qui peuvent guider nos débats et nos choix. Et nous ne nous sommes pas encore irrévocablement divisés en deux camps : le « nous » et le « eux ». Il y a encore une place pour la civilité, le respect et le dialogue.
Nous devons faire une pause de temps en temps et regarder d’où nous venons.
Nous devons faire une pause de temps en temps et regarder autour de nous le reste du monde.
Nous, Canadiens, sommes confrontés à de grands défis et à de grands choix, et nous vivons des temps difficiles. Nous devons toujours être impatients et ambitieux. Mais nous devons nous élever au-dessus des cyniques, des irréductibles, des défaitistes et rejeter les forces de la colère et de la division. Nous devons être des optimistes têtus, persistants et pragmatiques. L’histoire du Canada est encore en train de s’écrire. Transmettons-la.
